Burka ou pas burka? Débat avec Amin Zaoui

Publié le par Adab arabi

Réponse à l'article publié par Amin Zaoui; le 16 Septembre 2010 dans le journal Liberté:

Culture (Jeudi 16 Septembre 2010)

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Souffles…
Notre littérature porte la “burqa” !

Par : Amine Zaoui

L’Aïd Essaghir — on a oublié cette belle appellation purement algérienne et maghrébine — a plié sa tente !  Les “fêtes” de l’Aïd Essaghir ont suscité en moi une question dérangeante : pourquoi nous n’avons pas une littérature de fête, une littérature pour la fête ? Pourquoi nous n’écrivons pas, ou pas assez, sur les questions qui font rire, les choses qui amusent le lecteur, les mots qui rendent les gens heureux ?
Je ne sais pas pourquoi notre littérature algérienne, maghrébine et arabe, en général, est une littérature sans cœur. Sans émotions. Sèche ! Froide ! Elle n’a pu écrire ni l’amour ni la joie. Nous sommes les écrivains de l’amertume, des pleurs, des lamentations et de faux combats.
Depuis Hassan ibn Thabith (poète du Prophète) et jusqu’à (soliloques) de Kateb Yacine passant par al Mutanabbi (l’exception confirme la règle), les écrivains de chez nous, en français comme en arabe ou en berbère, me paraissaient, à l’image des “boxeurs sans les justes adversaires” ou des “soldats sans une guerre noble” ou des  “syndicalistes dans des réunions sans tête ni queue” ou des “prêcheurs avec des discours fleuves”. Que de la contestation ! L’écrivain maghrébin ou arabe ne sait pas écrire “l’amour” ni “les intimités”. En nous, il y a quelque chose de faux et d’infidèle.  Notre littérature porte une sorte de “burqa” !  Burqa qui ne dit pas son nom ! L’amour n’a pas sa place méritée et value dans nos grands textes littéraires. Dès que l’amour “voit” le petit jour dans un texte, il est indexé. Maudit ! Un dérangement. Une anomalie spirituelle. Amoralité. Débauche !  L’amour impose le désordre dans l’ordre public !
Dans notre littérature “voilée”, la femme est souvent réduite à l’image de la “mère”. Une sacralisation hypocrite ! Le corps féminin, avec tout ce qu’il dispose de beauté et  d’éclat, est vu comme une “matrice”  qui donne des enfants et une poitrine faite pour allaiter cette postérité égarée. Le corps féminin est destiné à la “fécondation”, “l’allaitement” ou pour les “corvées” ménagères. Notre littérature évite de voir, d’écrire le beau. Parce que, à nos yeux, le beau est le frère jumeau de “Ibliss”, Satan.
 Je constate que notre littérature et nos littérateurs sont en quête permanente d’une illusion appelée la “pureté” polluante ! Une pureté impure ! Et dans cette recherche injustifiée, ils ressemblent à des faux-monnayeurs ! Pardonnez-moi M. André Gide.
Le plaisir, comme le rire, chez nous, est diabolique ! Immoral ! Le péché. Ils ont conçu de nous un “peuple” spirituellement et émotionnellement “sinistré”. Et, par conséquent, nous célébrons le misérabilisme comme la devise de l’honnêteté ! Au nom d’un moralisme impur, nous condamnons tout ce qui nous fait rire, diabolisons tout ce qui nous donne du plaisir de vivre. Du bonheur à cette vie ! Depuis les Mille et Une Nuits, ce ghachi d’écrivains n’a pas produit un seul livre capable de nous offrir  le plaisir et le rire et de nous faire enseigner l’histoire, la vraie histoire, écrite avec courage, liberté et vitalité. Notre littérature algérienne, maghrébine et arabe est une littérature “machiste” et “misogyne”. Le “cœur” ouvert et le “corps” libre n’ont pas de place dans nos textes phares, chez Mohamed Dib comme chez Kateb Yacine, comme chez Abdelhamid Benhadouga ou Tahar Ouattar. Notre littérature se reproduit, s’écrit sans “cœur”, et dans l’absence absolue de la culture du corps. Je crois que notre littérature, l’exception confirme la règle, est atteinte d’une maladie appelée : femmophobie (la peur de la femme) ! Elle nous inculque beaucoup de cauchemars et peu de rêves !  

A. Z.

 

Je lui ai adressé la réponse suivante:


Cher Amin Zaoui,

 

J’ai lu avec intérêt, comme chaque fois que je tombe sur l'un de vos articles ce cri lancé dans le journal Liberté. Je le trouve certes intéressant, intelligent comme toujours, provocateur (ce que j'aime en vous) mais aussi un peu excessif.

Vous dites que:

"Les écrivains de chez nous, en français comme en arabe ou en berbère, me paraissaient, à l’image des “boxeurs sans les justes adversaires” ou des “soldats sans une guerre noble” ou des  “syndicalistes dans des réunions sans tête ni queue” ou des “prêcheurs avec des discours fleuves”. Que de la contestation ! L’écrivain maghrébin ou arabe ne sait pas écrire “l’amour” ni “les intimités”.

Je ne partage pas cette impression car comme moi vous avez lu Abû Nuwâs, Ibn Hazm, les auteurs de muwashshahât et azdjâl pour ne citer que ces exemples et vous avez  pu constater la vie "heureuse qui les anime",  l'hymne au plaisir et à la joie qui y prédomine et le ton amusé et même narquois qui les habite parfois.

Mon métier ne m'a pas laissé le temps de publier beaucoup de choses et même si, de ce point de vue, je ne suis pas un écrivain de votre importance, il m'est arrivé de commettre en 1993 un beau conte d'un païen, Amr Ibn Luhayy, chef de tribu arabe joyeux et plein de fougue dans "Nous sommes tous des idolâtres" (éditions Bayard). L’essai est un hymne à mes frères  de la Djahiliyya, revendiqués "littérairement" reniés idéologiquement.


Dans  de nombreuses communications ( Damas, Grenade, Lisbonne, Londres et Alger) J'ai dépeint la joie de l’amour profane d’Ibn Hazm, d’ibn al-Khatîb, d’Ibn Quzmân (le débauché) ainsi que la « mahabba » mystique d'Ibn Arabi et d’al-Shushtari ou d’Abû Madyan.

 

Dans "La plume, la voix et le plectre" publié à Alger en 2008 je notais:

"Malgré leur apparente simplicité, les poèmes appartenant au répertoire andalou algérien reflètent une conception très particulière des rapports amoureux. Les hommes (en tant qu’amants) sont invités  à participer à l’élan vital de la nature et à la symphonie du cosmos."

 

Quant au prochain ouvrage à paraître incessamment, le ton est donné dès le titre et  la dédicace:

"Bahdjat an-noufous fî bahâ'i djannât al-Andalus"

À toutes les femmes,

Mères,

Sœurs,

Amoureuses, amantes ou épouses

sans lesquelles les plus beaux jardins

ne seraient pour les hommes

 que des lieux de solitude,

 tristes et stériles.


Dans ce livre sur l’Amour, la Femme et les Jardins, je récidive dans ma profonde foi en la beauté et persiste a proclamer mon optimisme dans le triomphe de l'amour même si je reconnais qu'il n'y a pas de joie sans souffrance:

"Malgré le ton souvent grave et l’austérité qui caractérisent certaines interprétations de ce répertoire musical, c’est la joie de vivre qui domine dans les azdjâl chantés. Dans ces poèmes, on ne parle ni de la guerre ni de la mort. Ces sujets ont fini par être définitivement abandonnés à la poésie de facture classique dont les auteurs assument la tâche d’évoquer tous les désagréments de la vie sociale et les moments pénibles de l’histoire d’al-Andalus. Quand le washshâh et le zadjdjâl  traite de la souffrance, ils la présentent comme une épreuve valorisante qui ennoblit l’amant et l’élève parfois au rang de « martyr de l’amour ». Dans ces poèmes, les hommes et les femmes qui sont en quête d’amour vivent dans une sorte de printemps éternel parmi les fleurs et les plantes odorantes. C’est cet univers poétique que nous voulons explorer et dont nous voulons montrer la particularité et la beauté."

 

Tous mes livres et mes communications sont des hymnes"nuwâsiens" et  "beethoviens"  à la joie de vivre, à l'amour et à l'ivresse (tant profane que mystique).

Donc, à moins que je ne fasse pas partie des écrivains maghrébins, je pense qu'avec quelques « gais lurons » ignorés par votre article, j’ai donné sa place à une dimension que vous semblez avoir rarement rencontrée dans les oeuvres d'auteurrs arabes.


Pour ne pas vous quitter sur une note grave ou triste je vous offre, par sincère amitié:

 

1. Ces passages de mon futur ouvrage:

-Un extrait d'une traduction d'un poème d'Abû Nuwâs:

“Accours, car les jardins de Karkh sont élégants pour te charmer

Ne les a point happés pour la guerre une main couleur de cendre

Y sont beaucoup d’oiseaux de diverses espèces (..)

Par leurs chants, aucune âme ils ne laissent courbée dessous sa peine

Sans la remplir de joie, y semer l’allégresse et guérir son mal.“ (16)

 

- Et aussi cet extrait d’un poème bachique d'Ibn Khafadja:

“Qu’on apporte du vin ! Car la brise est là, si odorante !

Les fleurs, à leur éveil, sont des yeux en larmes

Et l’eau coule souriante, scintillant comme un sabre poli ;

Sous l’effet de l’ivresse, les flancs de l’arak ploient,

Et ses rameaux murmurent et chantent (…)

Savourant les bienfaits (de la pluie), le jardin frémit sous son manteau

Et, sous la caresse du vent d’Est, titube d’ivresse.“

 

- Enfin cette traduction de Wahd al-Ghouzayyal que vous devez sans doute fredonner comme moi quand vous l’entendez lors d’un concert de musique andalouse :

Fiq yâ mudallal    unzur li-r-riyâd azhar (…)

Hâdhî sâ  ‘a haniyya    wa-l-hamdu li-l-Lâh

 

“Lève-toi, belle coquette, regarde comme le jardin est en fleurs ;

Les fleurs ouvrent leurs couronnes, et les roses rouges sont sublimes !

Remplis les coupes et sers donc à boire de ce vin vieux et vermeille !

Pourquoi me livres-tu à la pitié de mes ennemis ?

Je promets que lorsque mes yeux te verront, je me repentirai

Et je proclamerai : quel instant de bonheur, que le Seigneur soit remercié !“

 

J'espère, cher Amin Zaoui, vous avoir communiqué un peu de la joie que je partage avec mes frères arabes et andalous du temps passé pour vous faire oublier ce qui aurait pu paraître désagréable dans mes propos.

Je laisse au temps le soin de nous permettre de vivre de futures et belles rencontres où à la joie ne répondra que la joie et au sourire que le sourire.

 

Cordialement

 

Saadane Benbabaali

Alger (mentalement) même si je suis à Paris (physiquement).

 

 


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