Préface aux écrits de Bencheneb

Publié le par Adab arabi

 

 

 

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Mohameb Bencheneb a d’abord pour été pour moi un  portrait qui trônait au-dessus de la porte d’entrée du bureau du proviseur du lycée de Médéa qui porte son nom. Il est donc étroitement lié dans ma mémoire à deux hommes exceptionnels qui ont rempli cette fonction après avoir été mes enseignants : M.M Abdi et Benterkia (rahimahoumâ Allah). Avant de pénétrer dans leur bureau, l’élève que j’étais, examinait tous les détails de l’homme dont je ne connaissais alors que l’apparence physique. La photo représentait un  homme fier de son algérianité et de sa culture musulmane. Coiffé d’un turban, portant un costume traditionnel et ceint d’un large hizâm, il tenait avec élégance son burnous blanc. L’homme vous regardait droit dans les yeux et sa bouche prête à parler donnait au portrait vie et énergie. Comment, me demandais-je alors, l’administration coloniale avait-elle pu donner son nom à un lycée ? Son statut d’intellectuel  francisant et la fonction de professeur d’Université, cas rarissime à cette époque, en faisaient sans doute un alibi.  Le système qui a privé d’instruction la quasi totalité des Algériens trouvait en lui quasiment le seul exemple de réussite de la prétendue « mission civilisatrice » de la France.

 

Coran

J’appris plus tard que je partageais avec Mohamed Bencheneb le privilège d’être né dans le même village (Takbou- Aïn Dhahab). Mais ma plus grande surprise eut lieu beaucoup plus tard, à Paris, lors de la préparation de mon doctorat. Je découvris que c’était lui qui avait rédigé l’article de l’Encyclopédie de l’Islam  sur le muwashshah, sujet de ma thèse. Loin de la patrie, plus de 50 ans après sa mort, l’homme érudit  de mon village continuait à me nourrir de sa science. En lisant l’article biographique qui lui a été consacré dans l’Encyclopédie de l’Islam, je fus étonné par le nombre impressionnant d’articles qu’il avait écrits et de traductions qu’il avait réalisées durant sa carrière. Il fut, en outre, l’auteur d’un ouvrage de grammaire et surtout d’un lexique des « mots turcs et persans conservés dans le parler algérien ». Ce dernier ouvrage m’apporta une lumière inattendue sur un nombre considérable de termes en usage à Médéa et dont je ne connaissais pas l’origine !

 

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Quatre-vingts ans après sa mort, je reçus d’abord une invitation de l’Université d’Alger pour participer au Colloque qui lui sera consacré au mois de décembre 2009,  puis une demande de rédiger un « mot d’ouverture » par les éditions Flites. C’est avec beaucoup d’humilité que j’ai répondu à l’une et à l’autre sollicitations.

 

Les textes choisis pour cette publication révèlent plusieurs compétences exceptionnelles de Mohamed Bencheneb. Chercheur curieux, il savait dénicher les documents historiques oubliés ou les œuvres poétiques de grande valeur.  C’est le cas par exemple du Résumé d’éducation et d’instruction enfantine qui date du début du 18e siècle et qui « donne un aperçu

succinct des principes pédagogiques chez les Musulmans ». Cet opuscule, dépassé aujourd’hui en ce qui concerne la manière d’éduquer les enfants, constitue un document historique et surtout sociologique. On y apprend, en même temps que l’usage des châtiments corporels, la différence de traitement réservée aux filles auxquelles il était « blâmable d’apprendre l’écriture ». Cependant au fil des pages, le lettré anonyme qui l’a écrit laisse apparaître un début de remise en cause de certaines traditions devenues obsolètes. Surtout, une grande humanité transparaît chez ce maître qui affirme que : « la répétition trop fréquente des châtiments corporels est blâmable. Les coups donnés (…) portent atteinte à la mémoire et à l’intelligence ; bien plus, ils les font disparaître à tel point qu’il n’en reste aucune trace : nous l’avons constaté de visu. Rarement un élève profite des leçons d’un maître qui se plait aux châtiments corporels : c’est ce que nous avons encore constaté par nous-mêmes chez ceux que nous avons instruits. »

 

L’itinéraire de Tlemcen à la Mekke de Ben Msayeb est précédé d’une importante introduction biographique du poète. Mais le plus remarquable reste, comme dans beaucoup d’autres textes de ce recueil, l’éclairage apporté par l’érudit Bencheneb grâce à ses nombreuses notes et remarques. Sans les précisions topographiques du traducteur et les hypothèses concernant certains termes obscurs, l’itinéraire décrit par Ben Msâyeb perdrait beaucoup de sa valeur pour les générations actuelles.

 

Deux textes, l’un sur l’Origine du mot « Chāchiyya » et l’autre sur l’emploi du mot Tellîsrévèlent une autre dimension de l’érudit Bencheneb. Sa démarche de questionnement étymologique mène le lecteur au cœur d’une véritable quête. Son travail révèle les secrets de la naissance des mots et de leur origine parfois insoupçonnée.

 

Compilateur comme beaucoup d’intellectuels de son époque, Bencheneb savait cependant enrichir les textes anciens par ses propres observations et investigations. Ainsi le long texte sur le nombre TROIS chez les Arabes, comporte de très nombreuses formules recueillies par un homme à l’écoute de son époque. Il devrait inspirer ceux qui se contentent de répéter ce que les « Anciens » ont dit sans apporter leur pierre à l’édifice.

 

Bencheneb ne se contente pas de rapporter ce que les autres ont écrit avant lui, mais prend part à des débats d’idées et propose de nouvelles voies de recherche. C’est le cas notamment de son analyse des Sources musulmanes dans la « Divine Comédie ». « Ce travail, dit-il, nous conduit à établir des parallèles entre le thème de la Divine Comédie et les récits d’un voyage merveilleux accompli dans les régions d’outre-tombe par Mahomet. » À l’issue de son importante analyse, il aboutit à la conclusion qu’il « n’existe aucun lien de filiation, de genèse imitative. » Le lettré musulman est d’abord un chercheur objectif qui ne cherche pas à forcer les textes pour leur faire dire ce qui l’arrange.

 

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Mais Mohamed Bencheneb est surtout un traducteur prolifique qui a fait connaître de très nombreux textes aux arabisants de son époque. Il participait, en véritable militant, à la défense et à l’illustration de la culture arabe en général et algérienne en particulier. Sa démarche visait à mettre sous les yeux de ceux qui déniaient aux Algériens une culture, les preuves d’une richesse littéraire, historique et sociologique indéniables. L’homme savait s’y prendre ! Sans polémiques, il multipliait les traductions de textes appartenant aux domaines les plus variés et accompagnait chacune de ses publications de remarques érudites. Bencheneb opposait au mépris des colonialistes, la qualité des textes qu’il choisissait et sa maîtrise de la langue française. Celle-ci, imposée aux colonisés, devenait, grâce à lui, un instrument au service de « l’algérianité » et de « l’arabité ».

 

La réédition de ces « Textes choisis », dont une partie a déjà été publiée en 2007 par les Éditions Casbah, met entre les mains des lecteurs de la ville natale de Mohamed Bencheneb un précieux trésor. Ce sont les francisants parmi eux qui profiteront encore plus de cet ouvrage car la plupart des textes ne sont pas de notre compatriote. Son travail de traducteur incitera peut-être une nouvelle génération de « quêteurs de textes » à offrir au monde francophone une moisson future de perles littéraires qui demeurent toujours inconnues.

 

Décembre 2008

Saadane Benbabaali, Maître de conférences à la Sorbonne Nouvelle, Paris.

 

Publié dans Grands auteurs

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