Dimanche 14 octobre
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Temps et existence
chez les Anciens Arabes
Le Dahr ou « l’implacable
destin »
En dehors des célèbres Mu'allaqât[1] et de rares allusions dans Le Coran, nous ne disposons pas de documents fiables sur la conception du
temps chez les Anciens Arabes. En effet, il n’existe que deux mentions de la notion de dahr (temps/ destin) dans Le
Coran. La première se trouve dans le verset 24 de la Sourate 45 (al-Djathiya/ l’Agenouillée) qui rappelle qu’avant la Révélation, les
Arabes ne croyaient aucunement à la Résurrection et que, pour eux, l’existence humaine s’achevait définitivement avec la mort:
"Il n'y a pour nous que la vie d'ici-bas (hayâtunâ al-dunyâ) : nous mourons et nous vivons et seul le temps (al-Dahr) nous fait
périr".
La seconde est dans le verset 1 de la Sourate 76 (al-Insân/ l’Homme).
Il s'agit d'une interpellation et d'un rappel adressés à ceux qui auraient oublié que la vie humaine est une création de Dieu à partir du néant :
“ S'est-il écoulé pour l'homme un laps de temps ( hînun min
al-Dahr) durant lequel il n'était même pas une chose mentionnable?”
En ce qui concerne la Tradition prophétique, on rapporte que Muhammad aurait répondu aux païens, qui insultaient le Dahr comme étant la source des malheurs qui leur arrivaient, que Dieu commande aux hommes de ne pas blâmer le dahr “car Il
est Lui-même le Dahr”
C’est surtout dans les odes préislamiques que l’on désigne sous le nom de Mu’allaqât que nous trouvons l’évocation du
temps qui passe et de ses effets sur la vie des hommes et principalement sur celle des amants. Le temps revêt souvent le sens du destin mais sans qu’aucun culte ne lui soit rendu. Le
Dahr, mais aussi des termes comme zamân etal-ayyâm ( jours) désignent d’abord le temps qui abolit de manière irréversible les moments de bonheur que les humains ont
connus.
Imru’ al-Qays[2], le
prince-poète, se lamente devant l’emplacement où demeura naguère celle qui fut l’objet de son amour. Son poème s’ouvre en effet sur le spectacle désolant d’un lieu de vie devenu désert et rendu à
la nature. Le malheur est par ailleurs d'autant plus grand que le souvenir des temps heureux est ravivé par des vestiges dérisoires, demeurés visibles malgré les ravages du dahr. C’est
alors que « l’affliction est mortelle » et « la maîtrise de soi » impossible :
“Arrêtons-nous et pleurons au souvenir d’un amour et d’une maison
Près du banc de sable entre Dakhoul et Harmal.
Toudiha et Miqrat, les vents du Nord et du Midi
Leur étoffe ont tissée mais n’ont point effacé sa trace.
Mes compagnons, près de moi ont arrêté leurs montures,
Disant:”maîtrise-toi et fuis cette affliction mortelle.”
Le seul « remède »réside désormais dans les larmes abondamment déversées sans crainte de donner de soi une image de faiblesse ou de manque de
virilité
Ma guérison, amis, c’est de laisser couler mes larmes;
Mais doit-on s’affliger d’une trace effacée?”[3]
Pleurs sur les vestiges (bukâ’ ‘alâ al-atlâl ) a t-on pris l’habitude de dire, lamentations plutôt sur la
mort de l’amour fauché par l’impitoyable dahr qui n’épargne ni le gueux, ni le prince. Imru’ al-Qays devient ainsi le symbole de l’impuissance humaine face au temps qui passe, réduisant
à néant toute chose autrefois vivante.
[1] « La tradition littéraire arabe regroupe sous ce nom un ensemble de sept à dix pièces (qasîda)
attribuées à d'illustres poètes qui auraient vécu entre le VIe et le
VIIe siècle. L'authenticité de leur poésie, voire, pour certains d'entre eux, l'historicité d'une existence, il
est vrai fortement teintée de légende, est encore contestée. De là des controverses, dont la plus célèbre fut déclenchée par le livre de Taha Husayn, Fi al-shi'r al-Djâhilî
(1926). » Larousse, Art. mu’allaqât.
[2] Imru’ al-Qays
Ibn Hudjr al-Kindî, poète arabe préislamique, né vers 500, mort probablement en 525. Sa mu'allaqa représente encore le poème le plus célèbre et sans doute le plus étudié du patrimoine arabe.
[3] Imru’ al-Qays,
Mu’allaqa, traduction René Khawam, in La poésie arabe, Marabout, Paris, 1967, pp. 43-44.
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